26.09.2010
Sur le chemin de l'école
J’habite une maison dans la périphérie de Hinche, chef lieu de la Province du Centre. Elle est entourée d’un parc bordé de cactus et d’une petite cahute, un gardien et sa famille.
Le chemin devant la maison mène à la rivière. Des camions l’utilisent pour charger du sable, et toute la journée des jeunes descendent dans la rivière avec un seau et en extraient du sable. Le chemin étant en terre, je me retrouve en ce moment avec un lac devant le portail. Après l’avoir traversé, je croise mes voisins. De petites maisonnettes et devant leurs habitants, l’air vide, éteints. Toujours là, une femme et ses enfants. Pa pi mal.
En m’engageant sur la route, la terre se change en cailloux. C’est une route fréquentée, mais pas goudronnée, comme la plupart des routes du Plateau Central (mise à part la route pour Port-au-Prince, financée par l’Union européenne). Les trous sont énormes, et chacun tente de suivre l’itinéraire le moins accidenté, ce qui mène à une circulation anarchique, où les motos roulent le plus au bord possible, chacun change de côté en fonction des flaques ou des trous. Si je pars à droite, c’est la direction de la République dominicaine. Je dis direction et non pas route, car la route s’arrête et il faut traverser quelques rivières pour aller réellement en République dominicaine. La piste est uniquement utilisée par les contrebandiers à ma connaissance. Je prends à gauche et traverse mon quartier, Wanikete. A gauche, une petite baraque, avec quelques chiffres colorés écrits dessus, la bank, en fait une maison de paris (borlette en créole) et de jeu. On y parie sur des cartes ou des tirages au sort newyorkais dont je ne sais rien (New York State Lotery). En face, une petite échoppe où l’on trouve des zaboka(4-5 gourdes, soit une dizaine de centimes pièce), quelques fruits et légumes en fonction du jour, de la morue, des épices (Maggie). Et surtout où l’on apprend les derniers ragots du quartier et d’en dehors (savez-vous qu’un motard, certainement une moto-taxi, ces barbares, a shooté ma petite épicière, une vieille dame désormais avec un œil tuméfié, et ne s’est même pas arrêté ? Ou que le directeur de l’hôpital, oui oui, le docteur P., a cassé la vitre de la voiture d’un collègue et s’est battu. La Minustah est intervenue. Si si.). Et juste à côté, mon boulanger, toujours au travail, avec un four à pain allumé aussi souvent que j’y suis allé. Un petit pain vaut le même prix que les zaboka.
Un peu plus bas, le pont. Il traverse la rivière Gwayamouk. Je rejoins la route goudronnée et ne la quitterai plus jusqu’au bout de mon chemin, le centre-ville de Hinche étant en partie goudronné. A l’entrée du pont, quelques cannes à sucre découpées à la machette, pour celui qui a un creux. Depuis le pont, on voit des femmes faire la lessive, faisant sécher leur linge sur les cailloux, et des enfants qui se baignent, en criant de temps en temps blan blan pour ensuite éclater de rire. L’eau est brune et je n’ai pas encore eu envie de m’y baigner. Sur les bords de la rivière, des déchets, anpil comme on dit en créole, beaucoup. Des chèvres qui y broutent je ne sais quoi. Des cabanes en taule. Un câble de l’ancien réseau de téléphonie fixe qui traine presque au sol, complètement détendu, empêchant de marcher correctement sur un des deux trottoirs. Un gamin qui regarde quelques bouts de taule rouillée et qui décide finalement que non, il n’y a rien à en tirer.
A la sortie du pont, le lieu d’attente des motos-taxis. Et l’anarchie commence. Le code de la route haïtien, ou du moins sa pratique, consiste à klaxonner en permanence. On commence aussi à entendre des cris. Crèm dolar, crèm dolar. En fait, des petits sachets de crème, frais, pour une consommation immédiate, au prix de 1 dollar haïtien, soit 5 gourdes, toujours le même prix que les zaboka. Les chauffeurs de motos-taxis peinent à comprendre que je me déplace à pied et continuent, même après un mois à me voir passer plusieurs fois par jour, à me proposer une course. La plupart des blancs se déplacent ici en jeep. Mais la marche est pour moi le meilleur moyen de rencontrer les gens, d’apprendre le créole et de découvrir le monde qui m’entoure. J’entends souvent, en rentrant à la maison des plaisanteries en créole que je ne comprends qu’à moitié, sur le fait que j’ai deux jambes, que je sais marcher, ou encore que je suis professeur de marche à pied pour les haïtiens…
Giratoire que personne ne respecte.
Quelques klaxons particulièrement forts.
Une moto à laquelle sont accrochés des renforts métalliques, à défaut d’avoir un camion, laboure le bitume.
Un peu plus loin, la station de bus, estasyon en créole. C’est ici que je suis arrivé il y a maintenant un mois. Les gens que j’y croise sont souvent prêts pour une petite discussion. Tout est bon pour se changer les idées pendant les longs trajets en Haïti (plus de 3h pour aller à Port-au-Prince depuis Hinche, alors que la route est plutôt bonne). La station de bus est aussi l’endroit où vous trouverez le bar « A gogo », maison de passe de la ville. Et parfois la voiture de la police devant, mais je n’en tire aucune conclusion hâtive.
J’arrive ensuite sur la rue principale de Hinche, la rue Toussaint Louverture, du nom du héros national et père de l’indépendance. On y trouve une cathédrale catholique, plein de petites églises, un restaurant « Trois fois saint », le bureau des identités, quelques petites boutiques, un des trois internet cafés de la ville, d’où je vous écris en ce moment, et plus loin un vendeur de cercueil, la place publique qui accueille régulièrement des matchs de foot ou de volley (et dimanche dernier, journée de la Paix, un tournoi de foot entre africains et népalais de la Minustah et un tournoi de volley organisé par eux entre jeunes de Hinche). Aujourd’hui, à 9h, la rue était encore plus pleine que d’habitude. Le bureau des identités délivre les cartes électorales et comme les élections approchent, c’est la ruée. Les gens viennent avant l’ouverture et se pressent contre le portail.
En face de la place publique, le long de la rue Toussaint Louverture, Polytec. Le bâtiment regroupe le Collège Baptiste Bethesda (lycée permettant d’obtenir le bac haïtien), l’Ecole Polytechnique du Centre (formation professionnelle : compta, agriculture, construction, gestion, informatique) et désormais, depuis le tremblement de terre du 12 janvier, l’Université Jean Price-Mars (sciences agronomiques, génie civil, sciences infirmières, sciences comptables, sciences économiques, gestion d’entreprise et administration publique). Les cours recommencent début octobre et pour l’instant, les inscriptions vont bon train, en particulier pour le collège, débordé.
Le chemin de l’école. D’abord parce que c’est ce qui m’amène ici. Ensuite parce que la population est très jeune et n’a qu’une envie : se former.
C’est donc mon chemin quotidien, mais aussi le chemin, possible ou désiré, d’une grand nombre d’haïtien.
Les extraits sonores proviennent du chemin décrit, d’un enregistrement complet de 11 minutes effectué samedi 25 septembre aux alentours de midi.
19:09 Publié dans Haïti | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Voilà, j'ai ajouté les extraits sonores. Suite à une coupure d'internet, je n'avais pas pu les ajouter lors de la publication de l'article, désolé. Cyclone sur la région, internet n'est pas très robuste...
Ecrit par : Antonin | 30.09.2010
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